Utpictura18 - Fiction
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    Pour citer ce texte : Stéphane LOJKINE, « Entre scandale et leurre : la représentation du mariage dans Paméla de Richardson », Le Mariage dans la littérature narrative avant 1800, dir. F. Lavocat et G. Hautcœur, 27-30 juin 2007, université Paris7-Denis Diderot.

    ~  Entre scandale et leurre : la représentation du mariage dans Paméla de Richardson  ~
    Stéphane Lojkine

    Introduction
    I. La Proposition, ou la scène comme scandale
    II. L’Accordée, ou la scène comme leurre
    III. Le Mariage, ou la scène absente

       En écrivant Paméla en 1740, Richardson a fait fortune par l’histoire d’un mariage. Il ne s’agissait pas seulement d’une histoire, génial embryon du genre anglo-saxon de la success story : Paméla proposait une représentation inédite du mariage, où les techniques les plus subtiles de la fabrique romanesque étaient mises en œuvre.
       Le mariage de Paméla avec son séducteur et maître, Mr. B., constitue l’épisode central du roman, articulant, avant lui, le désir de parvenir à l’état noble et vertueux de femme mariée, et, après lui, celui d’être reconnue dans cet état et de jouir de toutes ses prérogatives. Mais ce désir se manifeste toujours dans le déni. Avant le mariage, les lettres de Paméla à ses parents, puis son journal, ne portent que le scandale des brutalités obscènes de Mr. B. Après le mariage, l’effort de reconnaissance ne s’exprime que retourné en défense contre toute une série d’agressions sociales. Paméla s’imagine le regard qu’on lui destine et joue le théâtre du rang qui lui est désormais dévolu : l’économie du leurre succède alors à l’économie du scandale.
       Entre leurre et scandale, l’événement ni surtout l’état du mariage ne saurait être représenté. Le roman s’affronte alors à une gageure de la représentation, à laquelle non seulement le romancier, mais ses illustrateurs cherchent à répondre en biaisant. C’est ce biais, ou autrement dit ce dispositif, que je me propose ici d’étudier.

       Je partirai, pour cette enquête, de l’édition en 39 volumes des Œuvres choisies de Prévost[1], publiée de 1783 à 1785[2] et reprise en 1823[3], qui inclut Paméla à côté de Clarisse et de Grandisson de façon à y donner la version française canonique, abrégée et remaniée, des romans de Richardson[4]. Cette édition a donc joué un rôle majeur dans l’assimilation par la culture française de l’œuvre richardsonienne, annexée comme partie intégrante du corpus romanesque de Prévost.
       Dans cette édition, chacun des 39 volumes est orné en frontispice d’une gravure de Clément Marillier[5]. Une seconde gravure est assez souvent également insérée au milieu du volume.

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    NOTES :

    [1]    On est à peu près sûr aujourd’hui que la traduction française de Paméla n’est pas due à l’abbé Prévost (J. SGARD, Prévost romancier, Corti, 1968, 1989, pp. 539-540). Suivant F. Wilcox et H. Roddier contre Barbier, Jean Sgard ne croit pas dans l’attribution de cette traduction à Aubert de la Chesnaye et cite une lettre de Charles de La Motte à Desmaizeaux (24 déc. 1743) qui laisse entendre que Jean-Frédéric Bernard, journaliste protestant réfugié à Londres, éditeur et traducteur connu, en serait l’auteur. La lettre mentionne que « les tomes III et IV ont été traduits ici par un Min[istre] Suisse, qui demeure ici chez M. Hop. Il est gouverneur de son fils. Il se nomme M. Bernand. » Mais le pasteur Bernand n’est pas connu de J. Sgard et nous n’avons pas pu retrouver cette traduction : les deux premiers tomes correspondent à la première moitié de la première version de Paméla, publiée en 2 volumes le 6 novembre 1740, et au premier tome de l’édition illustrée par Marillier. Les tomes III et IV évoqués dans la lettre de La Motte correspondent à la deuxième moitié de la première version et racontent les retrouvailles de Paméla et de son père, le mariage de Paméla, sa dispute et sa réconciliation avec lady Davers, l’adoption de la petite Goodwin, fille naturelle de Mr. B. A la fin de cette première Paméla, Mr. B. fait don aux parents de sa femme d’une petite propriété.
       Les éditions de Paméla en français précédant l’annexion dans l’œuvre de Prévost sont : Paméla ou la Vertu récompensée, traduit de l'anglois, Londres (Paris), J. Osborne, 1742, 4 volumes in-12°, cote Bnf Résac Y2-11500 à 11503 ; id., Londres, Bassompierre, 1743 (frontisp. gr.), 4 parties en 2 vol., cote Bnf Y2-11504 à 11507 ; id., Amsterdam, Schreuder, et Paris, Prault, 1768, 4 vol. in-12°. Toutes ces éditions traduisent en fait la première version de Paméla, avec de menues variantes, notamment dans la conclusion du récit. La présentation en 4 volumes, qui correspondent aux 2 volumes dans l’édition originale anglaise, cherchait peut-être à faire croire à l’acheteur qu’il s’agissait de la seconde version, complète.

    [2]    Œuvres choisies de l’abbé Prévost, Amsterdam et Paris, Hôtel Serpente, 1783-1785, 39 vol., in-8°. Cote Bnf Res Y2 1799 à 1837 et 8044 à 8082. Paméla occupe les volumes 17 et 18.

    [3]    Œuvres de Prévost, Paris, Boulland-Tardieu, 1823, 39 vol., in-8°. Cote ENS LF r 32 c 8°.

    [4]    Il faut cependant signaler avec J. Sgard Paméla, ou la Vertu récompensée, traduit de l'anglois de Richardson, par M. l'abbé Prévost, Rouen, Veuve P. Dumesnil, 1782, 8 tomes en 4 vol. in-12, cote Bnf Y2-11520 à 11527 (2 séries). Id., Genève, Nouffer de Rodon, 1783, 8 vol. in-12°. Cette édition, divisée en 8 tomes au lieu des 4 de toutes les autres, traduit la deuxième version de Paméla, publiée le 14 février 1741 en 4 volumes, qui ajoute au premier récit celui, également long, de sa vie de femme mariée : il y est question notamment de la naissance et de l’enfance de Guillaume, le premier fils de Paméla, de sa jalousie envers la Comtesse, qu’elle croit à tort entretenir une liaison avec Mr. B., et de ses réflexions sur le Traité de l’éducation de Locke, qui préfigurent l’Emile.

    [5]    Clément Marillier (1740-1808) est un illustrateur talentueux : il s’est fait connaître notamment par les douze estampes de l’édition de Londres de La Nouvelle Héloïse, publiée probablement en 1781, où il s’agissait de rivaliser avec les estampes de Gravelot (édition originale de 1761) et de Moreau le Jeune (édition de 1774). En 1785, Marillier achèvera l’illustration monumentale du Cabinet des fées : 120 dessins, dont 108 seront gravés et publiés en 1787.